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L’énigme Soustelle

Soustelle Tout à fait étrange le destin et le parcours de Jacques Soustelle, ancien gouverneur de l’Algérie et spécialiste des civilisations pré-colombiennes.

 Et d’abord, cet homme n’est pas un médiocre. Dans le personnel de la république, il fait sans conteste partie de l’élite. Immensément cultivé, c’est un « intellectuel intelligent ». De père inconnu, il naît le 3 février 1912 à Montpellier, il meurt à Paris le 7 août 1990. Humainement, une vie réussie, je dirais même illustrée par la gloire supplémentaire qu’il a tirée de la vindicte dont l’a poursuivi le régime gaulliste, et de l’exil qu’il lui a fait subir.

Personnage hors du commun, donc, capable de fidélité à des idéaux, à des personnes, à un peuple : voilà qui est suffisamment rare pour être remarqué. Mais est-ce suffisant pour avoir échappé à l’orbite diabolique du « Système » ? C’est là une toute autre histoire ! Or, et cela non plus n’est pas commun, de droite à gauche, on a entendu un concert de louanges exceptionnellement unanime (voilà qui est inquiétant !) quoique finalement plutôt discret, voilà qui joue en sa faveur… 

Chacun pour ses raisons y est allé de son petit cantique. M. Chirac, parce que Soustelle raviva la flamme de la Résistance ; M. Le Pen, parce qu’il était un patriote ; le général Bigeard, parce qu’il fut un fidèle de De Gaulle, et un fidèle de la première heure. D’autres ont rendu hommage à l’ethnologue universellement apprécié, ou à l’académicien qui changeait son itinéraire s’il savait qu’il y rencontrerait un collègue du nom de Michel Debré. Enfin, plusieurs associations de rapatriés ont salué en Soustelle celui qui prit fait et cause pour « l’Algérie Française ».

Mon but, ici, n’est pas de retracer l’itinéraire tourmenté de cet étonnant personnage. Mon propos, nullement biographique, mais plutôt « géopolitique », se limitera à un petit nombre de repères. Etudiant extrêmement brillant (reçu premier à l’Ecole Normale, à 17 ans !), agrégé de philosophie à 20 ans, il se jette à corps perdu dans l’ethnologie. Premier voyage au Mexique en 1932, où il se prend de passion pour les civilisations indiennes. Simultanément, il s’engage politiquement très « à gauche », signant même des articles dans « L’Humanité ».

 En 1939, il est encore au Mexique, mais il se retrouve à Londres à la fin juin 1940. Sa fidélité à l’homme de Londres durera, pour reprendre ses propres termes, « dix-neuf ans, quatre mois et quinze jours ». Il démissionne alors de ses fonctions de ministre de l’Intérieur du gouvernement Debré. Après le Putsch, il s’exile en Suisse. Il est amnistié, si je ne me trompe, avec le général Salan et les derniers partisans de l’Algérie française encore sous les verrous, le 1er juin 1968, grâce au général Massu qui, dans sa fameuse entrevue de fin mai 1968 avec le Chef de l’Etat complètement désemparé, promet l’appui de l’Armée contre la libération de ses vieux compagnons d’infortune.

 Notre héros fonde alors, à son retour en France, le mouvement « Progrès et Liberté », et c’est sous cette étiquette qu’il est élu député en 1973. Mais le coeur n’y est plus, et à la fin de sa vie, « plein d’usage et raison », il vient vivre entre ses Aztèques « le reste de son âge… » Exilé dans la politique comme Du Bellay en Italie, il se replonge dans ses chères études. Aztèques, Incas, Mayas, que sais-je encore ? Des populations ethnologiquement, politiquement, doctrinalement fort intéressantes, car sous régime socialiste, et en état de complots permanents pour s’emparer du pouvoir. Sa longue expérience, tant policière que politique, à Londres, Paris ou Alger, lui aura été certainement d’un grand secours pour une meilleure compréhension de ces civilisations.

 L’esprit du 13 Mai

Il ne sortira de son silence que pour stigmatiser la « trahison algérienne » et confirmer son soutien à Israël et à l’Afrique du Sud. Autant que je sache, sa dernière intervention publique sera une émission de télévision animée par, Frédéric Mitterrand, personnage brillant, original et par bien des aspects plutôt non-conformiste. C’est là que Soustelle confirmera solennellement qu’il s’était passé au 13 Mai 1958 quelque chose d’étonnant, inattendu, de mystérieux : une réelle, sincère, chaleureuse fraternisation ; il y affirmera que le FLN, pendant plusieurs semaines, perdit toute force, laminé qu’il fut par cet élan extraordinaire de réconciliation qui un moment fit tomber les barrières diaboliquement erigées depuis une centaine d’années entre les deux « communautés » et les deux « peuples » qui vivaient sur notre terre algérienne.

Peut-être spirituellement moins corrompu que les autres dirigeants d’alors, et de toutes façons beaucoup plus intelligent, j’admets volontiers que l’ancien gouverneur ait pu avoir été sensible, sans l’avoir compris en profondeur, à cet « esprit du 13 Mai » qui non seulement renversera la IVe république, mais bouscula les desseins machiavéliques de son Maître et ceux des Sectes qui dans l’ombre orchestrent l’inexorable décadence de la Fille aînée de l’Eglise. L’aspect religieux du problème algérien était certainement complètement obscur et opaque au regard de Soustelle, non bien sûr que l’intelligence lui fît défaut, mais la lumière de la Foi. Dans l’émission de F. Mitterrand, l’ethnologue Soustelle résumera ses vues religieuses en mettant sur le même plan toutes les civilisations. Telle était la mentalité pluraliste du savant : comment aurait-elle pu être sans conséquence sur tous ses autres engagements politiques ou autres ? De cette mentalité, d’ailleurs, émanaient très logiquement ses vues personnelles sur l’intégration et l’unité des deux collèges. Autrefois, j’aurais attaqué l’homme Soustelle. Désormais, je ne veux m’en prendre qu’au Système. L’homme, je le laisse à la Miséricorde de notre Créateur. Par contre, le « Système » vit et sévit toujours, lui. Toujours pernicieux. Toujours ruineux. Toujours orienté vers son « Nord » : la ruine de l’Eglise et donc celle de la France. Dans ce cadre bien défini, la personnalité et les agissements de ; sont en droit de focaliser notre attention et méritent un examen approfondi. J’insiste : je parle ici d’analyse politique dans la lumière de la Foi, je ne veux pas céder à un esprit de polémique qui viserait l’ancien gouverneur général, et je m’attache à éliminer de mon jugement la passion et l’amertume. Je ne veux pas attaquer l’homme, mais le Système qu’il a servi. Dès lors, qu’on veuille bien tenir compte de ce point, avant de me critiquer pour la suite de cet écrit qui irritera les uns, dérangera la quiétude des autres, puisque je me démarque ici nettement de ce qui est « à droite » une « opinion commune »

Jacques Soustelle est mort tout récemment ; devant la mort, tout chrétien a le devoir de faire taire ses ressentiments comme ses amertumes. « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? »… « Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? » (St Mathieu 5, 47, St Luc 6, 33) Le temps a passé, les passions doivent s’éteindre… ou du moins le foyer doit en être « sous contrôle ». Je veux donc tenter de porter un jugement objectif sur l’énigme que constitue l’attitude qu’adopta Soustelle vis-à-vis de l’Algérie. Je suis en droit de me demander : quel était le sens de l’adhésion de Soustelle à « l’Algérie Française », pour ne pas dire à l’OAS ?

Confidences

Il est évidemment difficile (et même psychologiquement inconcevable) d’imaginer que tout ait pu relever du « théâtre » dans ses orageuses relations avec son ancien maître. Mais voilà : Soustelle était un homme supérieurement intelligent, immensément cultivé, et qui plus est, un proche et un intime du général De Gaulle. Il reste surprenant, très surprenant qu’il n’ait pas perçu, qu’il n’ait pas percé à jour les idées forces, la passion idéologique, l’ambition presque messianique de Charles De Gaulle. N’est-ce pas dans « Le Fil de l’épée » que De Gaulle, traçant en quelque sorte son portrait, affirmait, avant la guerre, que l’homme d’action ne se concevait guère sans une ambition dévorante et l’habitude du froid calcul ? Et n’est-ce pas le 30 janvier 1944, à Brazzaville, à la fin de la guerre, que De Gaulle lance l’exocet spirituel, moral, social et politique de l’idée décolonisatrice, effroyable entreprise à laquelle il s’était engagé lors d’une entrevue récente qu’il avait eue avec le Président Roosevelt ? N’est-ce pas en 1956 que le même mystérieux personnage, émanation des Sectes, déclare à Maurice Clavel : « Bon voilà, vous voulez savoir. l’Algérie sera indépendante ». « Ainsi, continue Clavel, à l’époque où les journalistes et les historiens nous décrivaient un De Gaulle plein d’hésitations, d’altermoiements, d’irrésolution, coincé par l’événement, De Gaulle conduisait sa barque où il voulait ».

Mais si le général De Gaulle fait au jeune Clavel une confidence aussi renversante, il serait, ce me semble, confondant de supposer qu’en tant d’années il n’ait fait part à personne d’autre parmi ses intimes d’un plan si parfaitement arrêté, d’un dessein majeur dont il se considérait manifestement comme l’exécutant. En effet, si l’on examine attentivement la déclaration de Clavel, il en ressort que pour l’ermite de Colombey il s’agit pour ainsi dire d’une mission reçue.

Alors ? La « lettre » défendue inflexiblement par Soustelle était sans nul doute « L’Algérie Française ». Mais quel en était l’esprit ? Dans quelle perspective voulait-il la sauvegarder ? Tel est, je crois le vrai problème. Qu’il y ait eu une divergence de vue ayant finalement débouché dans une violente hostilité, entre De Gaulle et Soustelle, cela paraît évident. Reste à savoir si chez ce dernier, ce fut seulement un retour sur lui-même, une fidélité à la parole donnée, ou aussi une divergence de perspectives géopolitiques. (1)

Les hommes ne sont pas « tout blanc » ou « tout noir » ; et dans leurs âmes, les motifs s’entremêlent et s’entrechoquent. L’Algérie est une terre tellement belle et si attachante qu’il fallait être très endurci pour ne pas tomber sous son charme, pour ne pas être fasciné par la beauté de ses paysages, par l’enchantement qui émanait de ses monts, de ses plaines, de ses couleurs, de ses plages, de ses cultures, de l’immense et patient travail qui la mettait en valeur, de ses populations… Manifestement, Soustelle, et Lacoste (2) après lui, ont subi cette influence. Mais pour leur malheur et le nôtre, ils n’ont pas eu le courage de s’arracher à leurs idéologies de ténèbres ; et quand il a fallu choisir « quand tout était encore possible », ils ont choisi, hélas, leur idéologie qui se confond en France à peu de choses près avec la fidélité au régime républicain, avec la république maçonnique et athée. Et cela reste vrai, qu’on soit socialiste ou gaulliste.

Combat douteux

Quant à moi, donc, vu l’intelligence particulièrement vive et subtile de l’ancien gouverneur, je demeure convaincu, non sans arguments à l’appui, que la part de l’idéologie fut plus grande qu’on ne l’estime généralement dans l’action politique de Soustelle en faveur de « l’Algérie Française ». De Gaulle et Soustelle, disons qu’ils ne dépendaient pas de la même « centrale », de la même société de pensée. C’est pourquoi, à mon avis, le combat de Soustelle n’était pas le nôtre, et il n’était pas des nôtres. Le gouverneur Soustelle est un exemple, et en partie une victime, de ce diabolique système de « dérivations » dont j’ai parlé à plusieurs reprises (3), à travers lequel la « république du Grand-Orient » selon l’heureuse expression d’Henry Coston, exploite avec une habilité étonnante et presque automatique, toutes les faiblesses, toutes les ambitions des hommes, leurs fautes, leurs idéologies matérialistes : en somme toutes leurs accointances (conscientes ou non !) avec le Mensonge, et donc avec celui qui est « dès le commencement Menteur et Homicide ». Dans l’histoire tragique et tourmentée de cette fin du XXe siècle, tandis que l’Ours rapide se prépare à s’emparer de l’empire du monde, à faucher les nations apostates toutes gouvernées par des Sans-Dieu, et à marteler implacablement comme instrument de la Justice de Dieu pour châtier et guérir, tandis qu’il dissimule sous tous les camouflages possibles, même celui d’une touchante honnêteté, ou d’une franchise sans exemple, ou encore d’un Croissant rouge, facile à confondre de loin avec une faucille jaune, tandis que les multiples tentacules d’un gouvernement mondial s’étendent sur toute la planète et sur les hommes qui détiennent le Pouvoir, vient donc de disparaître un étrange citoyen dont il est bien difficile de discerner le vrai visage. Dans un temps de mensonge intégral, il n’est d’ailleurs pas étonnant de trouver dans les « couloirs » de la république française des individus « impalpables », des hommes d’Etat qui en vérité appartiennent davantage aux sectes occultes qu’à leur Patrie d’origine (4). C’est ainsi que de tels hommes se font les vecteurs de l’ Ambiguïté, une ambiguïté que seule une sincère conversion au Christ pourrait dissiper. Lorsqu’en 1955, jeune colon d’Algérie, je m’immisçai presque inconsciemment dans les intrigues du régime républicain, j’étais loin de me douter de ce qui m’y attendait. Maladroit, inquiet, considérant les généraux et les députés comme des êtres très supérieurs, c’est avec une incroyable timidité, une sorte de crainte révérentielle, que j’approchais ces notabilités et ces élus. J’étais loin de me douter tant de leur incapacité que de la folle ambition qui souvent les animait et les dévorait.

Le panier de crabes

Qu’on ne se méprenne pas ! Quand je parle d’incapacité, je ne veux pas dire que c’étaient tous des incapables. Pas du tout. J’ai connu des militaires de tous grades, beaucoup étaient de remarquables soldats, des hommes de grand courage physique, d’une belle intégrité morale. Parmi le personnel strictement politique, il y avait des hommes intelligents, cultivés, et Soustelle était du nombre. Il y avait des machiavels parfaitement à l’aise dans un tel milieu, des gens retors, des esprits tortueux, des spécialistes des machinations policières, des as du camouflage politique ou idéologique, et Soustelle, selon les indices et les informations dont je dispose, était aussi du nombre de ces derniers…

Quand donc je parle d’incapacité, en ce qui concerne les militaires, j’entends par là leur profonde incompréhension du problème politique, leur difficulté à saisir l’abîme existant entre la légalité et la légitimité, leur mentalité incurablement « Grande Muette », leur étonnante incompréhension de la personnalité de De Gaulle. Toutes ces réalités conjuguées firent que les Forces saines de notre Armée se désagrégèrent au contact de l’esprit maléfique du Général. Ils ne pouvaient croire au « double langage » du Général ; et c’est ainsi que les uns se réfugièrent dans la « légalité républicaine », autrement dit la Subversion organisée par l’Etat en toute légalité. Les autres se jetèrent, soit par désespoir, soit par activisme, soit par une compréhension erronée de leur devoir et du respect de la parole donnée, dans une autre subversion, non plus la Subversion institutionnelle (la république), organisée secrètement par l’Etat pour ruiner définitivement la Cause sacrée de l’Algérie Française. Voilà comment des jeunes hommes courageux, des hommes de bien, dérivés par des hommes de l’ombre, en arrivèrent au terrorisme contre-terroriste. Quand je parle d’incapacité, en ce qui concerne les civils, je veux dire qu’ils n’étaient redoutablement puissants et efficaces, ou encore qu’on n’entendait parler d’eux que s’ils servaient d’une manière ou d’une autre les buts que s’était fixés la république (5). Un petit exemple actuel fera comprendre ce dernier point : lors des dernières élections, un formidable matraquage quotidien dans les média lança parmi les Français le souci écologique. Propagande gratuite pour les Verts, d’une remarquable efficacité d’ailleurs ; le résultat en fut (comme on dit aujourd’hui), la « montée en puissance » des écologistes. Les média socialistes concoctèrent à l’infini analyses et commentaires pendant lesquels ils jouèrent la comédie de l’étonnement devant un tel phénomène… Un phénomène qu’ils avaient savamment provoqué. Aujourd’hui, les Verts, après cette heure de gloire, sont à peu de chose près retournés à leur insignifiance électorale initiale ; ils ont été le catalyseur objectif (conscient ? je ne sais) du maintien socialiste. Les Verts ont été lancés sur l’orbite politique que parce qu’ils servaient les desseins du régime par une savante utilisation de la « Loi du Nombre ».

Les lecteurs sont suffisamment aguerris, et suffisamment avertis pour que je n’ai pas à faire, à ce sujet, des parallèles et des commentaires supplémentaires. On mit en évidence, au besoin on fomenta, on alimenta le « contre-terrorisme », car il servait merveilleusement les plans, les calculs et les intrigues des politiciens de profession, ainsi que les vastes desseins de la politique mondiale dont les interprètes furent (et sont encore à l’heure actuelle) tantôt les socialistes, tantôt les gaullistes. Ce qui, à vrai dire, n’est pas fondamentalement différent.

AMBITION INCAPACITÉ : dans l’acception que j’utilise, ils sont un peu les maîtres-mots du Système politique qui pèse sur nous. Mais un tel système exige, de par sa nature, mensonges, secrets, camouflages innombrables ; il y a de quoi y perdre son latin et casser, si j’ose dire, les plus solides « fils d’Ariane » ! C’est pourquoi, plus tard dans mon livre « La Contrerévolution en Algérie », j’ai voulu porter témoignage, et bien souvent sans comprendre, afin de laisser à l’histoire et aux historiens honnêtes la possibilité d’exploiter les événements que j’avais vécus

La fin de la Guerre d’Indochine, dont j’avais connu en quelques bribes par les confidences d’officiers en permission en Algérie, avait fait naître dans mon esprit des doutes concernant nos dirigeants, et une inquiétude à propos de nos militaires de haut renom. C’est donc bien désorienté et perplexe, et en ce sens tout à fait désarmé, que je me présentais face à des personnalités comme Soustelle, Salan et autres Massu.

Trois personnages ont balisé mes prises de position contre le gouverneur Soustelle : les généraux Salan et Cherrière, et Reygasse. Et par delà ce que j’appris par leur intermédiaire, j’avais une sorte de sens inné, pour flairer de loin la trahison idéologique de nos responsables.

Le mondialisme à l’oeuvre

C’est ce « sixième sens » qui m’incita à attribuer à certains faits et à certaines manoeuvres une signification catastrophique que la pusillanimité ou le conformisme de la plupart récusaient, hélas, aveuglément. Sans doute d’ailleurs est-ce encore cet espèce d’intuition globale qui me fait plonger dans une immense inquiétude, quand j’observe, en ces dernières semaines, les fidèles disciples du Veau d’Or se lancer dans une formidable opération de diversion, dans l’intention supposée de protéger leurs sources d’énergie. L’opération du Golfe Persique camoufle une manoeuvre d’immense envergure, nouvelle étape vers un gouvernement mondial (6), dont la France, et plus généralement l’Europe, vont faire les frais. « De l’Algérie Française à l’invasion soviétique… » Avec cet article, j’ai bien conscience de troubler la rare unanimité qui s’est faite autour de la personne et de l’action de l’ancien gouverneur général d’Algérie. Pour la presse « de droite », d’orientation nationaliste ou traditionaliste, il est apparu comme l’un des défenseurs les plus opiniâtres de l’Algérie Française, après sa volte-face et sa rébellion contre celui qui « nous avait compris », et savait « ce que nous avions voulu faire ».

Désormais, il est pratiquement de notoriété publique que ce dernier, prisonnier de ses monstrueux mensonges et de son ambition dévorante, avait décidé d’organiser, selon les promesses faites, la liquidation de l’Empire. Notre Général, qui avait quitté la France en compagnie du général Spears, avait été choisi par les hauts responsables anglais pour l’exécution de leurs desseins. (7)

Or ce rôle et cette mission confiée à De Gaulle, globalement remontent à la période 19401944. Plus encore, dès cette époque, le Général voit dans « la Russie » (désignation significative, s’il en est !) un merveilleux partenaire pour parcourir plus vite l’enivrante spirale du Progrès. Discours londonien de 1943.

Allons plus loin : les collaborateurs et proches du général De Gaulle étaient-ils bornés et stupides au point de ne pas saisir la portée pratique immédiate du trop fameux « Discours de Brazzaville » ? Exception faite pour l’illustre et noble colonel Rémy, je n’ai guère de sympathie (je n’apprends là rien aux lecteurs) politique ou « métaphysique », d’accointances philosophiques ou religieuses avec l’entourage gaulliste de Londres, mais ce n’était pas un collectif de gens stupides ; et je voudrais qu’on m’explique comment le général, tout cachottier qu’il était, ait pu abuser jusqu’en 1960 la majorité de ses collaborateurs, presque tous des militaires, et même les plus intimes parmi ses intimes. Tandis que les décisions qu’il prenait, les discours qu’il tenait, les confidences qu’il faisait allaient tous dans le sens d’une dissolution de l’Empire. Admettons que beaucoup se soient laissés berner, mais Soustelle, un des personnages les plus cultivés et intelligents des « proches » ? ? Mon premier contact avec le général Salan fut aussi étrange que l’homme dont il fut alors question. « Que pensez-vous de Soustelle ? » me demanda le général. « C’est un monstre », répondis-je tout net ; le général reprit : « Vous me dîtes exactement ce que pense ma femme. » (sic)

A quelques temps de là, prenant contact avec le général Cherrière avec lequel j’organisai un complot contre la république, ce dernier me dit, dans une chambre de l’hôtel Saint-Georges d’Alger, à 11 heures du soir, alors que je le rencontrais clandestinement : « Martel, Soustelle m’a démis de mes fonctions de Chef de la Xe Région, parce que je me refusais à le laisser mener des enquêtes de police qui n’en finissaient pas, contre les fellaghas, alors qu’il aurait fallu employer dès le début la force armée ; c’est Soustelle qui a volontairement permis la pénétration de la rébellion en Algérie et qui l’a laissée s’étendre. Cet homme est dangereux, il nous faut nous en méfier et le combattre, car son maître est De Gaulle. » (8) Ces deux témoignages, décisifs sous bien des aspects, renforcèrent mes convictions intimes. Ils suffisent, je crois, à expliquer la méfiance illimitée que j’ai eue envers le gouverneur Soustelle, qui, ne l’oublions jamais, nous fut donné par un Pierre Mendès-France qui venait tout juste de liquider l’Indochine et de trahir l’Armée.

J’avoue que lorsqu’en 1955 j’organisais, sous la responsabilité d’un certain Reygasse, l’UFNA (Union Française Nord-Africaine), je ne connaissais rien du passé de Soustelle, et ce n’est qu’en consultant de nombreux ouvrages historiques, que bien plus tard j’eus la confirmation de ce que j’avais avancé contre cet homme ; c’est ainsi que pour moi, à travers faits précis et éléments « biographiques », s’est ordonné peu à peu le puzzle Soustelle et s’est éclairée de lueurs singulières cette personnalité hors du commun.

Ici, Londres

Pour mémoire, et surtout pour rendre plus sensible l’enchaînement logique, je rappelle brièvement que Soustelle était un universitaire, qu’il rejoignit De Gaulle à Londres en juin 40, que c’était un intellectuel « de gauche », collaborateur épisodique du journal « L’Humanité », dirigeant du BCRA à Londres, intime de De Gaulle, qu’il organisa les sabotages contre les pétainistes, qu’il fut soupçonné d’avoir organisé le meurtre de Philippe Henriot, qu’il fut à Alger, en 1944, directeur des Services Spéciaux, qu’en tant que commissaire de la république à Bordeaux en 44 il n’ignorait rien des crimes de « l’épuration ». Secrétaire général du RPF, il était avec Michel Debré, du nombre restreint des hommes de confiance du Général. Plus tard, il collabora à « L’Express » et se trouvait en étroite relation avec la gauche mendésiste ; et c’est en janvier 1955 qu’il est désigné par Mendès comme gouverneur de cette Algérie qu’il avait si bien connue quelque dix ans auparavant. La liste n’est pas exhaustive, et Soustelle peut se prévaloir de nombreux autres titres à retenir notre attention, mais il faut se limiter, et je me bornerai à ces quelques repères qui, je l’espère, nous épargneront l’amnésie totale vis-à-vis du « cas Soustelle ».

Ces jalons nous suffiront pour comprendre que derrière ce visage de savant et d’académicien, derrière ce combattant de l’Algérie Française, se profile en fin de compte une autre réalité, bien plus complexe et bien plus trouble. Cet homme de toute évidence intelligent, ne pouvait, après de si longs contacts avec son maître De Gaulle, ignorer aussi parfaitement le fond de la pensée de ce dernier. Très au courant des émeutes de Sétif (il était des Services spéciaux), tout comme des crimes de la Libération, je ne m’étonnerai donc pas qu’il ait pu manipuler l’UFNA en 1955, et j’en apporte ici pour preuve que ce fut le président des anciens déportés et internés politiques qui à Alger, en 1955, vint me trouver en me disant : « Je sais que Soustelle appuie ton mouvement en sous-main… » De son côté, un inspecteur des Renseignements généraux de la Préfecture d’Alger était venu me trouver dans les bureaux de l’UFNA pour me dire : « Méfiez-vous, Monsieur Martel, le gouverneur Soustelle, par personnes interposées, va vous entraîner dans des actions antiterroristes. » (9)

Alger est une fête

A l’époque, le fameux Reygasse était secrétaire général de notre UFNA, Monsieur Boyer Banse, son président, et moi-même j’en étais le secrétaire à l’information : un vieux loup de mer qui naviguait avec aisance dans les arcanes du Système, et qui plus est, d’obédience soustellienne, et deux naïfs qui n’avaient pour eux « que » leur honnêteté. (10) Qu’on ne me fasse pas dire plus que je n’en ai dit ; je ne dis pas que Reygasse était un Judas appointé par le gouverneur Soustelle, un simple homme de main exécuteur de basses manoeuvres de noyautage ; dans son cas, les choses sont bien plus subtiles et « impalpables » : c’est que Reygasse était suffisamment corrompu pour être manipulé, en partie, à son insu. Et ses tristes aventures postérieures l’ont bien montré d’ailleurs ; dévalant de compromissions en duplicité, et de duplicité en trahison, il devint même, un moment, une sorte de conseiller du FLN. Chose logique, au fond, puisqu’il était très au fait de ce qui se passait du côté français, et qu’il connaissait les tenants et les aboutissants de plusieurs des machinations qui s’y tramaient.

Je mettrai le doigt sur un seul cas de duplicité : Reygasse s’en prenait au gouverneur Soustelle dans son journal « Prestige Français » et en privé il me parlait du gouverneur en termes virulents… Mais il le rencontrait secrètement. Le gouverneur était pour ainsi dire, à l’intérieur du Système, ce que l’animateur est pour le bon fonctionnement de la dynamique de groupe ; or, on le sait, rien ne se fait sans l’aval de l’animateur, apparemment en retrait mais en réalité omniprésent et tout puissant ; chacun a l’agréable sentiment d’agir pour son propre compte et même au nom de ses « idéaux », mais en réalité on lui insuffle tout ce qu’il a à faire, et il est l’exécutant de consignes aussi précises qu’implicites. Le tout étant orchestré par « l’animateur ». C’est ainsi que le Système utilise son personnel politique ou autre. Dynamique de groupe et manipulation des foules sont les deux mamelles de notre Démocratie. Ce qui explique à la fois l’emprise de l’Argent sur la république, et la finalité cachée de la « Loi du Nombre ». C’est par le biais de la corruption, spirituelle ou morale, que le Système maintient son personnel au service de ses buts. C’est par l’intégrité chrétienne totale, morale et spirituelle qu’il est possible d’échapper aux mailles de son filet.

Un dernier exemple avant de revenir directement à notre gouverneur. Reygasse, important responsable de l’UFNA, menait grand train avec l’argent du mouvement. N’est-ce pas infiniment plus « élégant » et efficace de ruiner ainsi une organisation que d’entreprendre contre elle des tracasseries policières ? Cela dit, revenons à notre spécialiste des Incas. Soustelle, fidèle du Général, nous manipulait dans le but de le ramener au pouvoir. Et pour qui n’abdique pas toute logique, pour qui se souvient du triste destin de « L’Algérie Française », il devient plus aisé de lire entre les lignes le jeu complexe de cet étrange homme d’Etat. Si Guy Mollet lui retira son poste, ce n’est pas pour rien, car en fait il intriguait en faveur de De Gaulle, et à l’époque les socialistes ne voulaient pas du retour de De Gaulle. Plus tard le comportement de Robert Lacoste confirmera cette opinion : tandis que le premier jetait, sans avoir l’air d’y toucher, en cachette les semences pernicieuses du contre-terrorisme, ce qui à terme finirait par imposer le recours à l’homme de l’ordre, son maître, le second ne tarda pas à stopper le processus, et pour faire bonne mesure, le « ministre résident » réduisit l’UFNA au silence, le tout au cri de « Vive l’Algérie Française ».

Debré : « Appelez-moi Bazooka… »

Le général Salan, qui était très subtilement anti-gaulliste, connaissait les intrigues soustelliennes ; d’où sa réponse lors de notre première rencontre. Et quand, en outre, on veut bien se souvenir que c’est par l’intermédiaire du Préfet d’Alger que je fus mis en contact avec le gaulliste Achiary (11) et Kovacs (organisateur de l’attentat du Bazooka), et que ces hommes dépendaient du gouverneur, il est aisé de comprendre que celui-ci jouait un rôle occulte dans des provocations et manoeuvres qui en fin de compte servaient le retour de son maître. Le gouverneur était dans ces réseaux d’influences comme celui à qui tous les fils aboutissaient.

N’oublions pas non plus, dans cette suite de citations-souvenir, le rôle de Michel Debré dans cette Affaire du Bazooka, telle que la raconte le général Salan dons un long chapitre de ses Mémoires. Le résultat de toutes ces intrigues soustelliennes se trouve dans l’OAS. Et c’est au fond ce qu’il visait déjà dès 1955. Quant à l’entente étroite entre le général Jouhaud et Soustelle, je pense qu’elle s’explique par une mentalité semblable, d’origine religieuse (protestantisme).

Je dois reconnaître que j’ai fait face toute ma vie, et surtout au début de mon action politique, à cet énigmatique homme de l’ombre ; et comme tout un chacun, je me suis interrogé sur son revirement, après « dix-neuf ans, quatre mois et quinze jours » de fidélité. On pourrait supposer une motivation d’ambition déçue, par le fait qu’il ne reçut pas de lui le poste qu’il pouvait espérer, après le 13 Mai 1958. Motivation à mon sens insuffisante.

On ne peut guère que proposer des hypothèses pour rendre compte du comportement « aberrant » de Soustelle. (12) Une chose est certaine : par les ambiguïtés de sa position, il a fait avancer la Subversion, en apportant aux fellaghas le « carburant » du contre-terrorisme, et en travaillant pour le retour de De Gaulle, dans l’ombre duquel marchait la trahison des idéaux les plus sacrés, la ruine de l’Algérie, l’abaissement de la France voyageant loin de la Vérité, donc en dehors de sa Mission historique millénaire, lors même que le fondateur de la Ve république exaltait sans mesure la grandeur et l’indépendance de notre Pays.

Mais hélas, le mythe dévastateur des « Droits de l’homme » remplaçait toujours davantage la réalité d’une France qui n’a jamais été grande que dans l’axe de sa mission providentielle ; minée de l’intérieur, la France n’en finit pas de sombrer dans un indicible malheur : l’épais brouillard des « droits de l’homme » qui sont au Mensonge ce que son Baptême est à la Vérité.

Et si ce « brouillard » n’altère en rien la dangereuse duplicité du chantre de Machu-Pichu, néanmoins elle en atténue en partie, sans doute, la culpabilité morale, en la replaçant dans son contexte si compliqué, tant il est vrai qu’il est difficile de voir dans la pénombre, de voir le mal en face quand on y est accoutumé, de comprendre le pernicieux du Système, quand on en fait partie depuis des lustres, profitant tout naturellement de tous les avantages qu’il offre à ses bons serviteurs.

En réalité, le différend entre De Gaulle et Soustelle concernait probablement ce qu’on appelle aujourd’hui la « géopolitique ».

De Gaulle ne voulait pas d’intégration. Soustelle la voulait. Et au soir du 13 Mai 1958, elle était psychologiquement possible et concrètement réalisable. Et n’était-ce pas dans cette perspective qu’on nous parlait tellement à l’époque de « l’Eurafrique » . Laquelle « Eurafrique » s’est évanouie au profit de la très concrète, efficace et puissante Trilatérale.

Et c’est bon pour nous ça ?

Par l’intégration, et le fonctionnement de la « loi du nombre » qu’elle aurait instaurée, c’était la France qui aurait été attirée dans l’orbite de l’Afrique. De Gaulle, lui, envisageait une Europe franco-allemande dominée par la France. Un autre point illustre bien la divergence entre les deux hommes : c’est leurs positions respectives vis-à-vis d’Israël. Soustelle a été le président de l’association France-Israël. De Gaulle, pour sa part,estimait qu’Israël était un peuple conquérant dont il fallait se défier. Dans la foulée, De Gaulle considérait l’ONU comme un Machin.

Quoi qu’il en soit, l’intégration soustellienne était contraire à la notion gaullienne anti-intégrationniste. Curieusement d’ailleurs, la loi du nombre aurait fait basculer la France, puis l’Europe dans l’actuel « Monde arabe » (« Eurafrique », grosso modo), à longue échéance ; tandis qu’à court et moyen terme, beaucoup de Juifs de chez nous ne tenaient pas à voir s’effilocher la présence française en Algérie qui atténuait l’état de « belligérance » latente ethnique et religieuse qui sévit peu ou prou entre Juifs et Arabes.

Cette « Eurafrique », De Gaulle n’en voulait pas, puisque la France « de Dunkerque à Tamanrasset » n’était pour lui qu’un mirage auquel il préférait l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural ». La « guerre » entre les deux hommes se situe là, je pense, deux conceptions géopolitiques irréconciliables. On comprend mieux pourquoi leur différend date précisément du 13 Mai 1958. A partir de cette époque, tout s’est définitivement lézardé entre eux, alors que jusque là leur collusion s’était manifestée de bien des manières. (13) Par exemple, Germaine Tillion, ancien membre du cabinet Soustelle, avait servi d’agent de liaison à Yacef Saadi.

Étonnez-moi !

Comme tout le monde, Soustelle a été surpris par le 13 Mai, et par « l’esprit du 13 Mai », quelque chose que personne n’attendait, même pas nous les acteurs principaux. J’avais décidé l’assaut du GG (Gouvernement Général), et j’étais ensuite monté à l’assaut du GG, pour mourir, et pour la France Catholique… (14)  Le reste fut l’affaire de la Providence, surtout l’incroyable fraternisation. Déphasage complet entre les desseins tortueux et les projets saugrenus des hommes politiques, et la réalité concrète de ce mouvement de fond dans l’âme des deux peuples qui fut si puissant que pour quelques semaines, le FLN en fut paralysé. Je crois que ce « souffle » a ébranlé quelque chose dans l’âme de l’ancien gouverneur général. Quoi qu’il en soit, sa carrière politique a commencé à se déliter à partir de ce moment. C’est l’honneur et la vraie raison providentielle de l’UFNA d’avoir permis (à travers, et souvent malgré les imperfections des hommes) à cet esprit de percer, peu de temps certes, mais suffisamment pour retarder, en brisant sans le vouloir les mécanismes en marche, le cheminement diabolique de la soviétisation.

Ce « 13 Mai » a évité qu’alors le sang coule, comme cela avait été prévu, car il y avait un plan préconçu de guerre civile qui aurait dû se déclencher le 14 mai, avalisé, semble-t-il, par certains responsables du Pouvoir en place. (15)

Ce 13 Mai, et sa conséquence la plus imprévisible, la fraternisation qui a troublé des plans si bien ourdis et a donné le coup de grâce à la IVe république, a été une sorte de « Lépante » spirituel, une victoire, non plus d’écrasement sur les Turcs, mais une sorte d’avant-goût de ce qui aurait été possible si les Européens, pour la plupart chrétiens, avaient oeuvré sous la houlette de bons Pasteurs pour que « chacun soit vaincu par la Vérité, puisqu’il n’est pas bon que l’homme vainque l’homme » (16) Cette fraternisation, à la sincérité de laquelle se refusait hélas à croire Mgr Duval, comme l’a dit Soustelle peu de temps avant sa mort, alors qu’elle a ébranlé l’ancien gouverneur général, ô tragique paradoxe de l’existence, ouvrait des voies supra-politiques à des solutions politiques authentiques. Mais pour cela, ce n’était pas seulement la IVe république qu’il fallait escamoter, mais la république elle-même.

Faute de quoi, à part la « solution » gaulliste qui finalement a eu le dessus, il n’y avait aucune solution satisfaisante dans le cadre du « Système » : l’intégration soustellienne aurait enclenché « l’Eurafrique » ; mais les élus mulsulmans au Palais-Bourbon auraient vite unis leurs voix à celles des socialistes, et l’on aurait fini par proclamer l’indépendance par la voie légale et non plus par la voie d’une « libération » révolutionnaire. L’intégration soustellienne aurait abouti en définitive à l’indépendance : et cela met en relief l’ambiguïté du combat soustellien en faveur de l’Algérie Française. Il y avait encore une autre solution, le « réduit oranais » : on aurait concentré les Européens dans cette enclave au coeur de l’Etat algérien ; cela fait un peu penser au « réduit breton » dû, si je ne me trompe, à l’imagination de Paul Reynaud en 1940. Une pure abstraction, évidemment. Au sens étymologique, une utopie.

« Assise » soustellien

L’esprit du 13 Mai n’appartient qu’à Dieu, et ce fut une sorte de miracle. Il est infiniment triste que « l’idéal » pluraliste et para-marxiste qui était hélas incrusté dans l’âme du gouverneur général et lui faisait mettre toutes les civilisations sur le même plan, lui ait rendu en partie opaque cet événement étonnant et déconcertant du 13 Mai. Sa mentalité, disons, d’extrême-gauche et ses attaches le soumettaient à d’autres rigueurs intellectuelles et politiques ; il envisageait alors un « ordre du monde » qui dérivait par rapport à celui qu’envisageait De Gaulle. C’est sur ce plan qu’a dû se situer la lutte entre les deux hommes ; et l’Algérie, française ou non, exprimait alors le point de divergence entre ces deux conceptions de l’ordre mondial. On le sait, De Gaulle avait des vues extrêmement vastes sur l’ensemble de la politique mondiale, et ce, dès l’époque londonienne et même auparavant ; mais on aurait tort de croire que Soustelle était seulement un ethnologue égaré dans la politique voyageant surtout au fond d’épaisses forêt d’abstractions. Au contraire, il connaissait, par exemple, fort bien les mécanismes du pouvoir en Amérique du Sud, et savait bien qu’on peut régner secrètement sur d’immenses contrées via l’Argent et les multinationales. Soustelle n’ignorait certainement rien de ces aspects peu connus du « problème algérien », inaccessibles au petit peuple que nous étions. Un nom suffira à bon nombre de mes lecteurs pour mettre en marche leur sagacité : Conrad Killian, explorateur… et découvreur du pétrole saharien ; ce qui lui coûté la vie. (17)

Concluons : ce 13 Mai 1958 a bouleversé plusieurs machinations ; on pourrait dire qu’il a fait basculer un plan mondialiste dans un autre ; il a freiné, sans réussir à la stopper, la mise en oeuvre de notre ruine. C’est bien elle qui risque de se concrétiser, cette fois, avec la « Crise du Golfe » qui pourrait bien se transmuter en un conflit dévastateur pour déboucher dans une conflagration générale.

Janus, plus un

 De manière plus restreinte, en ce qui concerne le gouverneur général, on pourrait dire qu’il avait trois visages. D’abord celui de l’ethnologue « pluraliste » qui ne pouvait pas comprendre en profondeur la mission de la France chrétienne, et qui était porté, en outre, à défendre davantage Israël que les Pays Arabes. Comment aurait-il pu imaginer que cet antagonisme millénaire et ruineux puisse avoir une solution : la conversion des uns et des autres ? L’élément et le mystère de la Grâce lui étaient évidemment étrangers. Ce qui était infiniment dommageable, car c’était un homme de valeur.

 En second lieu, il y avait l’homme Soustelle qui, quoi qu’il en soit de l’idéologue, avait subi la séduction de l’Algérie ; là-dessus, je le crois absolument sincère. Enfin, il y avait l’homme politique qui avait des raisons bien précises de détester de tout coeur Michel Debré et ce qu’il représentait. Je n’ai pas la prétention d’avoir résolu l’énigme Soustelle. Mais il y a une logique dans la philosophie et dans la science ; il y en a aussi une dans les mouvements qui se font sur la scène politique. Et j’ai tenté de la mettre en oeuvre, cette logique, au milieu de l’enchevêtrement complexe qu’est le « problème algérien ». Car il me paraît peu croyable que Soustelle en ait su moins que Maurice Clavel sur les desseins arrêtés du Général. Il me paraît peu croyable que Soustelle ait débarqué à Londres en juin 40 par un pur hasard, retour du Mexique, s’il n’avait pas eu quelques liens avec le mécanisme auquel était assujetti « l’homme du 18 juin », choisi par les responsables anglais pour la réalisation de leurs desseins.

Il me paraît peu croyable de supposer qu’en rappelant De Gaulle, Soustelle n’ait pas su qu’il condamnait irrémédiablement « l’Algérie Française ».

Mais peut-être a-t-il pensé qu’il pourrait dévier son maître de sa trajectoire. Peut-être s’est-il cru plus influent qu’il ne l’était ? Peut-être a-t-il sous-estimé les forces secrètes à l’oeuvre dans l’ombre du Général ? Peut-être, encore, a-t-il pensé qu’une fois remis un peu en ordre notre Pays en déliquescence pour cause de IVe république, il serait possible de déstabiliser le Général trop bien remis en selle ? La IVe république n’était pas un cheval de rodéo, mais un animal calme, parfaitement adapté à son cavalier londonien. Voilà peut-être pourquoi, par un calcul erroné, notre « machiavel » de Machu-Pichu a dû en définitive prendre le chemin prudent d’un exil volontaire, et connaître de nouveau, mais en Suisse cette fois, l’air raréfié des cîmes…

Echec et mat

Un fait est avéré, en toute hypothèse : le Général, à son tour, a été écarté du pouvoir par le piège astucieux de son propre référendum. Sans doute, ne correspondait-il plus, lui aussi aux vues générales des mondialistes qui à l’époque s’employaient à poser les bases de la Trilatérale. De Gaulle était anti-américain et soviétophile depuis toujours, même si dans tel discours il se payait le luxe de traiter de tous les noms l’URSS. Le Général, en persistant à parler de « Russie », attribuait un visage national qui camouflait le Communisme intrinsèquement pervers.

De « l’énigme Soustelle », il y a, on le voit, bien des leçons à dégager. Malgré cet aspect positif « Algérie Française » du gouverneur Soustelle, il faut bien remarquer que son passé est une piste idéologique internationaliste de gauche.

Poussé à la fois par ses vues internationalistes, par sa position pro-israélienne, et par la séduction exercée sur lui par l’Algérie, il se lance, contre son maître, dans l’aventure de « l’Algérie Française ». mais ce fut l’impasse, car il luttait contre le Système, avec la mentalité du Système, tandis que rien n’est plus nécessaire que de s’en dégager. Soustelle s’en est allé, paix à son âme devant Dieu qui sait tenir compte avec libéralité de tout germe de bien, de tout mouvement, même mitigé, en faveur de la vérité. Mais les vues géopolitiques dont il était porteur, et celles de son adversaire De Gaulle, ce qu’on pourrait appeler les formes diverses du Messianisme mondialiste, sont loin d’être mortes et continuent à mettre le feu aux quatre coins de la Planète. Et beaucoup d’hommes politiques à la mentalité soustellienne, viendront encore, consciemment ou non, fourvoyer notre pauvre peuple déjà si déboussolé par l’esprit corrosif de sa Révolution bicentenaire.

Nocive république

Tous ceux qui ont cru pouvoir sauver l’Algérie au sein de la république avaient, soit une courte vue, soit étaient intégrés au « Système » qui constitue structurellement un complot permanent contre la France catholique. Dans cette perspective, Soustelle était obligé à la duplicité ; il devait se transformer, volens nolens, en « machiavel ». Et s’il est vrai, par surcroît, que le 13 Mai a ébranlé en vérité quelque chose dans l’âme de Soustelle, cela aura été sans doute l’occasion de pénibles débats intérieurs. Dieu est juge équitable et Pasteur des âmes ; devant le sanctuaire de chaque âme, le devoir de tout chrétien est de s’incliner avec respect. Quant à moi, respectueux de ce sanctuaire, je me dois pourtant d’examiner les conséquences des mécanismes mis en marche par les passions et les intérêts des hommes ; j’ai le devoir de ne pas me laisser berner par un sentimentalisme ruineux. Et c’est pourquoi j’ai parlé de duplicité et de « machiavel ».

Ne croyez pas, mes Amis, que j’exagère : de leur côté, que font aujourd’hui en Italie les démocrates-chrétiens, qu’ont-ils fait en France, sinon défendre simultanément des vues si totalement contradictoires que cela les a obligés et les oblige au mensonge, donc à annuler leur composante chrétienne pour rester simplement des démocrates, donc des serviteurs du « Système », les fourriers du Matérialisme de l’Intrinsèquement Pervers ? Il n’en allait pas autrement pour Soustelle ; sa position constituait un « équilibre » précaire, pour autant qu’en se faisant le défenseur de l’Algérie Française il demeurait tributaire d’une mentalité laïque, d’une idéologie marxisante et d’une métaphysique « pluraliste ».

Robert Martel

Notes :

[1] Réaliser Babel avec cinq milliards de Terriens, cinq milliards de « coplanétriotes » et des Etats d’une puissance fabuleuse, voilà qui est un « Grand-Oeuvre » d’une complexité inouïe.

[2] Lacoste a « doublement » subi cette influence ; d’après Pierre Fontaine il détenait des « Rep » (actions pétrolières)

[3] cf. article sur « les Dérivations ». « La Pierre angulaire »

[4] Il faut se souvenir que pour la « main cachée qui dirige », l’Algérie, française ou non, n’était qu’un pion sur l’échiquier mondialiste. Celui dont l’attachement à la terre natale n’est que viscéral ne peut guère saisir à quel point la politique actuelle des nations ne répond pas à ce critère d’amour instinctif ; ni comprendre à quel point préside à ces transformations le regard froid et indifférent des maîtres de l’Or.

[5] IVe ou Ve, il n’importe : la Ve n’est, après tout, qu’une pérestroïka du Régime qui ronge notre pauvre France depuis deux cents ans.

[6] cf. l’éditorial de Peyrefitte (« Le Figaro » 13/8/90) pour saisir que les choses sont bien avancées, quand on révèle des desseins autrefois secrets.

[7] cf. le témoignage de l’épouse du général Spears, in « Le Figaro », « Il y a 50 ans, l’année 1940 ».

[8] « …quand (Soustelle) partit, la rébellion s’étendait dans le nord-constantinois, la tache de Condé-Smendou atteignait la côte méditerranéenne et les rebelles pouvaient recevoir leurs premiers ravitaillements par la mer. » « L’Aventure algérienne continue » Pierre Fontaine.

[9] Dans mon livre « La Contrerévolution en Algérie », j’ai tout raconté dans les moindres détails, je prie les lecteurs de bien vouloir s’y reporter.

[10] Pour tout cela, relire par exemple les pp. 130 et suivantes de mon livre « La Contrerévolution en Algérie » ; elles donnent une petite idée des étranges micmacs avec lesquels nous étions aux prises dès le début de « l’Affaire d’Algérie »

[11] Achiary ancien commissaire de police, nommé par De gaulle sous-préfet fut arrêté à Alger, pour arrestation et séquestration arbitraires, agrémenté de tortures infligées à de prétendus « collaborateurs », Que s’était-il passé ? En mai 1949 la Cour de Justice de Paris acquittait un nommé Ventron. La Cour inséra dans le jugement que fussent poursuivis Achiary et ses complices qui avaient torturé l’accusé. Le clan « résistantialiste » le fit libérer. Le passage dans la police gaulliste lui avait laissé de fâcheuses habitudes.

[12] Façon de parler, bien entendu : aberrant en tant qu’ancien gaulliste, et de surcroît collaborateur étroit du Général.

[13] Quelques semaines avant le 13 Mai, Soustelle est encore répertorié, avec raison, parmi les féaux du Général, avec Debré, Delbecque, Foccart, Chaban ( « Salan » A. Gandy, ed. Perrin, pp. 258 et 265).

 [14] Lagaillarde dit à Martel « …ça tire, ça tire de partout ! » Martel s’élance à l’assaut du GG, tenant son drapeau comme Napoléon au pont d’Arcole, persuadé qu’il allait mourir. Plus tard qu’il sût que le bruit des explosions provenaient des lacrymogènes.

 [15] Le 14 Mai était la date choisie par les comploteurs gaullistes. Gandy (« Salan ») affirme que des émeutes devaient se produire dans la nuit du 13 au 14 mai, et le 14 Soustelle devait s’emparer du Palais-Bourbon. Martel est très clair sur l’origine de la date du 13 Mai. Le 12 Martel télexe au général Cherrière « J’attaque le GG demain soir à 6 h. Venez d’urgence. » Pourquoi 6 h. ? A 6 heures du soir, les généraux devaient déposer une gerbe au Monument aux morts, et s’ils ne prenaient pas le pouvoir à ce moment-là, Martel attaquerai, isolant ainsi les généraux au milieu de la foule. Contrairement à ce que Gandy affirme dans « Salan », ce n’est pas Lagaillarde qui commandait mais bel et bien Martel. Plus tard, s’exclama, à l’adresse de Martel « Tu n’es plus notre chef, à présent c’est Lagaillarde. » La trahison était déjà-là…

 [16] « St Augustin », cf. « Pierre Angulaire » no 14, p. 18.

[17] Découvrez l’extraordinaire aventure de l’inventeur du pétrole saharien et fezzanais, avec « La Mort étrange de Conrad Kilian » de Pierre Fontaine. En 1959, Fontaine expédiât le livre à M. Schuman avec cette dédicace : « Si Sedan n’avait pas lâché, la France n’eût pas été conquise en quarante jours. Si le Fezzan était demeuré français, la Tunisie et le Maroc n’eussent point craqué et la guerre d’Algérie serait inconnue. » Tout livre mentionné ou cité peut-être commandé à DPF. BP 1, 86190 Chiré-en Montreuil.

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